27 avril 2006

Opinion - La littérature gay existe-t-elle ?

A cette question est récurrente dans l'histoire de Cylibris. Nous nous proposons donc d'y répondre, une bonne fois pour toute.

corydonCertains pourraient penser que la littérature gay se définit par des thèmes récurrents, propres à une communauté. Nous pouvons d'ailleurs accréditer ce fait : parmi tous les manuscrits que nous recevons, les questions de l'identité sexuelle, de l'éclosion du désir homosexuel et de son refoulement comme de sa libération sont sans conteste les plus exploitées. Ceci dit, les livres que nous décidons finalement de publier ne se limitent jamais à cela (ceux qui s'y limitent sont d'ailleurs bien ennuyeux). Car nous publions des romans, et qu'un roman doit aller au-delà. Il doit raconter, décrire et nous emporter. Les questions à elles-seules ne font pas voyager.

Quoi de commun dans les thèmes abordés par le livre baroque de François Harray, le Corsaire, qui nous plonge dans le manque, la perte, l'initiation, le voyage et la paternité, et dans l'écheveau policier de Philippe Cassand dans le Cheval Bleu se promène sur l'horizon, deux fois... puisant aux sources de la vie de province, des intrigues, de l'hypocrisie bourgeoise et de la folie douce ?

A vrai dire, aucun. Et pourtant...

Nous doutons de l'existence de thèmes structurant une communauté qui à son tour produirait une littérature, car la littérature nous paraît plus vaste que n'importe quelle communauté (à vrai dire, nous doutons même de l'existence d'une quelconque  communauté).

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Notre avis est qu'il existe une littérature gay, de la même manière qu'il existe une littérature policière. Le propre du roman policier étant, en général, de mettre en scène un ou plusieurs policiers, nous ne serons donc pas surpris de constater que le propre de la littérature gay est de mettre en scène, en général, un ou plusieurs gays ; et si nous ajoutons "en général", c'est que nous ne désesperons pas de recevoir un jour, qui sait, un roman gay qui réussisse cette prouesse de ne mettre en scène aucun personnage gay. Si un tel roman existait, nous serions en effet les premiers à vouloir le publier.

fantomes_couvCe trésor pittoresque pour l'heure enfoui sous la matière grise d'un auteur inconnu, voici donc le point commun, notre fil, la finesse de notre tamis : des personnages gays. C'est suffisamment fin pour que le grain soit homogène et que se constitue, modestement, une collection de littérature gay cohérente ; mais c'est aussi la clé de notre diversité : entre nos mailles se faufilent ainsi toutes sortes de pépites, du détective privé style Drag-Queen de Cherry-Darling aux étudiants déstructurés de Crues, des fantômes de Jameson Currier aux fantasmes exotiques d'un certain José.

Bonne lecture à tous,

Benjamin 

Posté par cylibris à 22:57 - - Commentaires [5] - Permalien [#]


Commentaires sur Opinion - La littérature gay existe-t-elle ?

    hirsute

    Je me permet de placer un commentaire chez vous afin de faire connaitre mon travail, ainsi que celui du collectif Hirsute.

    "Long lent à raconter

    Ils passent leur temps à s'engueuler. Je les vois parfaitement. C'est aussi confus que clair. Absorbe une gorgée de Tisane. Ils s'engueulent si fort. Le type a la voix abîmé par 30 ans de fumette. La femme est plus douce mais déterminée. Je les vois parfaitement et j'avale une nouvelle gorgée de Tisane bouillante."

    Né, élévé et abattu en France (NonStop)

    Cordialement

    Posté par andy verol, 02 mai 2006 à 13:10 | | Répondre
  • littérature

    n'oubliez pas Hervé Guibert...
    l'identité homosexuelle pour une fois n'y est pas du tout refoulée.

    Posté par anne, 04 mai 2006 à 21:37 | | Répondre
  • une littérature gay sans gays ?

    Lisant l'opinion sur la littérature gay, je me pose une question : qu'est-ce que la littérature gay sans personnage gay ?

    Cela fait-il référence à la littérature Queer - celle qui peut inclure des romans dont l'auteur est gay mais dont le texte ne dit pourtant rien ce cela ? Le simple fait que l'auteur soit gay mais que le roman ne touche en rien à l'homosexualité peut-il être un critère pour pouvoir parler de "littérature gay sans personnage gay"?

    J'avoue que si l'idée est intéressante, elle ne me semble pas être très claire. En cherchant à l'éclaircir je la trouve étrange : elle vise à remettre en cause l'idée de communauté et d'identité... Tant mieux ! grandeur d’âme, mais en même temps cela me semble prématuré et peut-être peu opératoire. Je m’explique.

    Il me semble intéressant de viser une littérature gay aujourd'hui plus large et plus transversale. Car sans doute il faut parvenir à rendre l'homosexualité banale, transparente - qu'elle ne provoque plus aucune cause extérieure de rejet ou de surprise. Qu’elle soit l’essence même de toute sexualité : une joie, un plaisir, un désir, de l’amour. Aussi vouloir une littérature gay sans personnages gay ne serait-ce pas vouloir une littérature d'hommes, d'Hommes, de relations humaines indifférentes aux rapports de genres (féminin/masculin) ?

    Il me semble que c'est une voie intéressante mais bien loin de satisfaire pour l'heure la communauté gay. Il y a communauté gay parce qu'il y a BESOIN de communautarisme, besoin sans doute d'un liant, d'un baume social qui atténue les rejets et la visibilité souffrante des gay. Besoin de voir que son mode central de valeur ou de représentations n’est pas une « différence ». L’espace communautaire efface la différence en question. Je ne me sens pas jugé dans ma sexualité dans une communauté gay – même si je peux me sentir juger au-delà, comme dans n’importe quel autre système social. Et c’est déjà un confort extraordinaire de dépasser ce regard inquisiteur sur la sexualité. La communauté gay permet cela. Pour un temps c’est la cristallisation d’un besoin de guérir au sein de son groupe, et non de provoquer un autre groupe. Le passé se guérit par un devoir de mémoire… et je crois que la communauté gay est actuellement ce devoir de mémoire en acte.

    Avant d'en arriver à ce que le fait d'être gay ne soit plus une cicatrice qui démange devant la terre entière, je crois que nous avons besoin de gratter encore un peu ce(ux ?) qui nous démange. Et surtout : nous avons besoin de savoir que nous pouvons inventer nous-mêmes des histoires, des romans, des oeuvres spirituelles aussi bonnes que ce que le monde hétéro (ou homo tabouïsé) a réussi à faire dans l'histoire de la littérature. Recherche de compensation ? Non, plutôt recherche d’un soi humain qu’on nous a malheureusement retiré violemment dans certaines périodes de l’histoire…

    Enfin, ayant lu quelques titres chez Cylibris, je trouve que la ligne éditoriale est assez claire : nous avons des personnages gay, plus ou moins explicites certes, mais c'est en eux que je me reconnais : tantôt explicites, tantôt anonymes ou universesl.

    Nous avons tous ces facettes en nous, et c'est cela que j'apprécie dans la littérature qui cherche malgré tout à se définir : partir d’un point de rencontre et s’en défaire dans une plus grande universalité. Vivement que tout le monde pense ainsi !

    Mes amitiés,
    poursuivez vos publications !
    Et bravo pour : Les FANTOMES de Jameson CURRIER, textes d'une majestueuse finesse sur le sida et les relations humaines vraies des hommes et des femmes. MERCI !

    Rachid

    Posté par rachid, 13 juin 2006 à 10:40 | | Répondre
  • En réponse à rachid

    Tout d'abord un grand merci pour votre réaction et votre soutien. Avoir un retour de lecteur sur nos livres est toujours un plaisir, et quand ils ont le même avis que nous sur un texte important, on se dit que le travail ne fut pas fait en vain.

    A la question maintenant...
    Evidemment, lorsque je disais que "nous ne désesperons pas de recevoir un jour, qui sait, un roman gay qui réussisse cette prouesse de ne mettre en scène aucun personnage gay. Si un tel roman existait, nous serions en effet les premiers à vouloir le publier", cela tenait plus de la boutade que du commentaire critique, mais il y avait toutefois un fond de vérité ou du moins, une volonté critique, un désir d'aller plus loin. Cela explique l'obscurité du propos (certains collaborateurs de Cylibris sont paraitement d'accord avec vous : ils me demandèrent lors du comité d'édition ce que j'avais bien pu vouloir dire), et je me jette ainsi sur une occasion de l'éclaircir.

    Ce que j'avais en tête, et ce depuis longtemps, est la portée "homolatente" de beaucoup de textes a priori hétéro, particulièrement dans les classiques. Ecrire au XIXe ne donnait pas les mêmes latitudes, ainsi je me prends parfois à songer à une Madame Bovary qui s'appelerait Monsieur, ou à un Sorel amoureux de Monsieur de Raynal. La transposition est parfois tellement facile que j'en viens à penser que seuls les préjugés de l'époque nous empêchèrent de lire de tels récits (ce qui n'a rien de très original vous l'avouerez, renforçant par là ma conviction que certaines histoires homosexuelles à l'origine ont été hétéroïsées pour trouver leurs lecteurs). Dans le même ordre d'idée, et pour ne pas faire d'auto-promo, nous préparons actuellement une relecture homo de Robinson Crusoé.

    C'est donc à ça que je pensais : il est possible de parler de l'homosexualité sans même l'évoquer, par le jeu des allusions, des truchements et des allégories, c'était même, à une époque, le mode priviliégié pour évoquer l'homosexualité. Bien sûr, nous cherchons chez Cylibris à sortir du non-dit, du non-écrit, pour justement "rendre l'homosexualité banale, transparente", comme vous l'évoquiez. Il n'est donc pas du tout prévu que nous arrêtions de publier des textes explicitement gay, au sens défini dans mon post. Mais si d'aventures je venais à lire un manuscrit qui contienne une évidente charge homosexuelle latente et qui arriverait donc à parler de l'homosexualité sans personnage gay, je ne l'excluerai pas d'office (je serai peut-être le seul chez Cylibris, remarquez... de beaux débats en perspective).
    Pour filer ma comparaison avec le policier : il est parfaitement possible d'écrire un polar sans policier. Notez, quand je dis policier, ce n'est pas au sens propre : il s'agit de quelqu'un menant une enquête (l'enquête est un critère plus pertinent en fait). Il y a pour cela (au moins) deux méthodes. Soit on place un personnage "quelconque" dans une situation telle qu'il prend le rôle du policier (ce qui reviendrait par exemple à placer un hétéro dans une situation de désir homosexuel), le poussant à enquêter sur quelque chose (à explorer) ; soit on construit une enquête que personne ne mène et qui avance sans que personne ne le veuille. Le parallèle est clair : une histoire homosexuelle, disons une romance, dans laquelle un personnage ne se rend pas compte qu'il est embarqué. Qui se poursuit, sans jamais se "consommer". Certains récits d'amitié viril pourraient par exemple rentrer dans cette catégorie.

    Je ne conseille cela dit à personne de se lancer dans l'aventure, tant l'entreprise semble risquée. C'est qu'en évitant de dire, on finit généralement par ne dire rien.


    Merci encore,

    Benjamin

    Posté par Benjamin, 13 juin 2006 à 12:50 | | Répondre
  • Un quelque chose de gay sans personnage gay

    Bonjour,
    Cette note et ses commentaires sont bien intéressants. J'aime beaucoup cette idée de littérature gay sans personnage gay. J'adorerais écrire un tel roman. En réalité, je pense qu'il en existe déjà, surtout après lecture de vos précisions, Benjamen.
    Pour moi par exemple, Amélie Nothomb serait précisément un auteur qui fait de la littérature gay, sans pourtant ne mettre aucun personnage gay dans ses romans.
    Pour moi, la littérature gay sans personnage gay, serait une littérature de l'ambiguité en fait. Toutes ces histoires de fascination "inconscientes" d'un homme pour un autre, ou d'une femme pour une autre, sans que cela passe par la sexualité, ni qu'un sentiment amoureux soit explicitement nommé, mais décrit oui.
    Je me souviens par exemple du livre Le don du roi, de Rose Tremain, qui me semble appartenir à cette 'catégorie'. Mais je l'ai lu il y a longtemps et je ne saurais dire si c'est plutôt mon esprit qui l'avais lu de cette manière... C'est une histoire de fascination trouble du médecin du roi pour le roi. Si quelqu'un l'a lu..
    J'aimerais trouver d'autres exemples, je suis sûre qu'il en existe d'autres, mais ils ne me viennent pas à l'esprit pour l'instant. Si quelqu'un avait d'autres exemples, je suis preneuse!

    Posté par MudeGirl, 12 juillet 2006 à 14:38 | | Répondre
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